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Le nouveau conseil de classe de mon établissement est une injustice, il nous révolte, mes élèves et moi

Le nouveau conseil de classe de mon établissement est une injustice, il nous révolte, mes élèves et moi.

Traditionnellement, dans la plupart des établissements, le conseil de classe consiste en un huis-clos entre profs, où seuls les délégués étaient autorisés. Mais depuis que j'ai débarqué en banlieue parisienne, j'ai découvert le système pratiqué dans certains établissements "sensibles" du 9-3.

L'an dernier, dans le bahut où j'enseignais comme TZR (titulaire de zone de remplacement, NDLR), les conseils se faisaient devant toute la classe assemblée. Tous les élèves, réunis dans la salle, écoutaient ce qu'on avait à dire sur l'ensemble de la classe, et sur chaque individu du groupe. Mais ils devaient, pendant toute la durée du conseil, rester parfaitement calmes, et surtout silencieux. Au départ, j'ai tiqué: gêné de parler devant eux tous, l'idée de les afficher devant les copains sans leur offrir de droit de réponse m'a paru assez inhumain. Mais certains collègues m'en ont parlé comme une manière de la jouer franc-jeu avec eux. C'est vrai qu'ils sont méfiants. J'ai fait un tirage au sort l'autre jour sans qu'ils soient présents, et ils ont bruyamment contesté les résultats le lendemain. Ils ont toujours peur d'être floués, ou pris pour des cons.

L'autre (énorme) avantage de ce dispositif, c'est qu'ils entendent qui dit quoi. Fin des profs démagos, fin des profs hypocrites qui affichent une fausse bienveillance mielleuse et se lâchent derrière les portes closes. L'intérêt est surtout qu'ils sachent d'où viennent les remarques qui transparaissent ensuite sur leurs bulletins, l'accès ou non à des compliments et des mises en garde: fini de se dédouaner en accusant untel ou unetelle de s'acharner contre eux dès qu'ils ne sont pas là, finies les théories du complot et les appels à l'injustice. Certains profs qui paraissent durs mais les défendent jusqu'au bout créent des liens très forts à la faveur de cet événement. C'est le droit à la transparence, la nécessité pour tout le monde de peser ses mots et de prendre la responsabilité de ses paroles.

C'était apparemment le même fonctionnement jusqu'à cette année dans mon lycée de ZEP. Et ça marchait bien. Pourquoi alors le nouveau proviseur a-t-il décidé de changer ça, sans la moindre explication? Un peu comme tout le reste: pour dire qu'il est chez lui maintenant, pisser autour de son nouveau territoire?

Le nouveau dispositif consiste à faire rentrer les élèves deux par deux, pour qu'ils écoutent en silence le verdict sur leur trimestre. Les inconvénients sont nombreux: les élèves qui attendent dehors, sans surveillance, s'excitent de plus en plus et ne sont pas en bonnes dispositions en entrant (sans parler du ramdam dans le couloir); les conseils prennent donc de plus en plus de temps, et de plus en plus d'élèves perdent leur droit à y assister en s'échauffant à l'extérieur. Mais c'est surtout cette impression d'acharnement qui se dégage de la scène. Auparavant, le groupe était un refuge, une sorte de solidarité consolante. L'élève prenait conscience de ne pas être le seul à prendre des reproches. Qui plus est, les copains venaient relayer ce que disait le prof, apaiser la colère et faire entendre en d'autres termes ce qu'eux avaient pu saisir calmement, n'étant pas visés directement. C'était également un bon moyen de leur montrer qu'on félicite certains élèves pour leurs efforts, qu'à moyennes égales, l'un peut être plus complimenté pour sa bonne attitude, etc. Et ceux qui avaient vraiment dépassé les bornes s'en voulaient de se retrouver seuls par rapport au reste de la communauté, parce qu'ils étaient plus particulièrement pointés du doigt, et souvent confrontés à leur rôle de perturbateur vis-à-vis des autres.

Fi de ce qui fonctionnait: nous voulons apparemment du nouveau cette année. Avec ce système deux par deux, il y aura quand même un témoin à leur humiliation, mais désormais, l'ensemble prend des allures de procès. Les tensions et la bonne heure de retard qui se sont accumulées ce soir montrent déjà l'ampleur du désastre.

Ce soir, on a commencé par parler des cas problématiques. Et il y en a. C'est bien pour ça que l'assistante sociale est présente, que la CPE expliquent leurs heures d'absence, parfois une quarantaine pour certains. Ils rentrent quand on appelle leurs noms, ne savent jamais trop bien s'il faut dire bonjour, où et comment s'asseoir, pris à la gorge par l'impression de solennité qui se dégage du groupe: tous leurs profs, réunis d'un seul coup ! Certains adoptent une attitude bravache, la démarche chaloupée façon pimp roll; d'autres sont contrits, se tordent les mains, déjà au bord des larmes, ou presque. Quasiment allongés sur leurs sièges, les jambes étalées devant eux, le regard oblique vers un coin du plafond quand on les critique. Les mains crispées, les bras résolument croisés en attitude de rejet. Ou au contraire, la tête entre les genoux, comme le footballeur qui attend que la colère du coach passe, qui essaye de laisser filer. Certains ne peuvent se retenir, quelques tchip fusent, des sourires sarcastiques et des yeux qui roulent. D'autres pleurent de rage, ou dans l'espoir d'attendrir le jury. Ils tombent des nues ! Comment? Ne pas avoir travaillé du tout et avoir fichu le boxon en classe leur est reproché? Ils n'ont aucun sens des conséquences, et ils l'apprennent dans la douleur. Bien sûr, il y en a qu'on félicite, mais il faut faire vite, on s'y attarde à peine. Et toujours, cette impression que ce qu'on a à dire ne passe pas, ne sort pas comme on voudrait, est insuffisant à souligner le bon, inadéquat à pointer les problèmes...

Un problème grave de dyslexie, un élève dont les copies sont totalement incompréhensibles, un autre qui n'apprend le français que depuis 2 ans... "Machin souffre de ses lacunes en langue". Que dire à celui qu'on sent au taquet de ses possibilités, qui n'y arrive pas, qui semble comprendre le monde autrement? "Il faut revoir la méthodologie et approfondir le travail personnel". Et tous ceux qui souffrent de ces années de mauvais enseignement, de ces dysfonctionnements de l'éducation nationale: "revoyez les notions du cours: il faut acquérir les savoirs !". Autant de formulations creuses qui n'atteignent pas leur but. Comment rectifier le tir, en 10 minutes (au mieux) de passage de l'élève en conseil de classe? Avec en plus les tensions entre profs, les désaccords égocentriques, et des proviseurs et adjoints qui enchaînent parfois 4 de ces mascarades en une demi-journée?

Évidemment, l'un d'entre eux a perdu son calme. Les secondes, qui connaissent mal ce dispositif, sont plus sensibles à cette colère qui monte et qu'ils ne peuvent pas retenir. Je suis censé leur dire d'apprendre à parler, d'apprendre à se défendre et à exercer leur esprit critique. Et c'est pour qu'ensuite, 3 fois dans l'année, ils subissent le discours de 10 personnes sur eux, sans avoir droit de réponse. Avez-vous déjà vécu un tel type de dépossession? Au centre siège un proviseur qui ne vous connaît pas, qui écorche même parfois votre nom, votre prénom. C'est lui qui détient le pouvoir de clore à la va-vite les débats, d'attribuer des récompenses, d'asséner des mises en garde indélébiles. Alors, oui, forcément, certains craquent, certains s'insurgent. Mais le proviseur finit toujours par crier plus fort, par ne rien entendre à vos prétextes, à vos excuses, à ce qui constitue en réalité tout votre quotidien, votre personnalité, et que vous ne voyez pas pris en compte dans ce jugement. On dira que c'est un bon apprentissage de ce qui les attend ensuite, sur le "marché du travail", le fameux... J'ai bien du mal à m'en convaincre ce soir.

Je vais donc en avoir pour quelques semaines douloureuses à essayer de reconnecter avec eux, de dissiper cette atmosphère de ressentiment, et les malentendus éventuels qui naissent de leurs interprétations parfois faussées. Et ce soir, j'aurais aimé leur dire que personne n'a le droit de déformer leurs actes, leurs paroles, et de leur confisquer le droit à s'exprimer.

Ce billet est également publié sur le blog Le Hussard Noir.

(Le nom de l'auteur a été modifié à sa demande)

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